Rapport entre Art nouveau et industrie

D’un point de vue social, l’essor d’une bourgeoisie libérale cultivée et férue de modernité a fortement contribué à l’épanouissement du courant artistique. Ces "industriels de la révolution" ont été le moteur de l’Art nouveau.

Entre 1892 et 1893, Victor Horta construit le premier édifice Art nouveau à Bruxelles pour Emile Tassel. Cet hôtel est, depuis 2000, classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Victor Horta, hôtel Tassel (hall), 1892-93

Victor Horta, hôtel Tassel (escalier), 1892-93

    L’Art Nouveau est né des bouleversements engendrés par les révolutions industrielles qui se sont succédées au XIXe siècle. Ces dernières ont tout d’abord donné naissance à un développement technologique spectaculaire. Ce développement a permis la découverte et l’utilisation de nouvelles techniques dont l’application a trouvé un point d’ancrage particulier dans l’Art nouveau. C’est le cas par exemple de la lithographie en couleur, du travail du métal, du verre, du placage argenté par procédé électrique…etc. Il est donc possible de décorer une multitude de nouveaux supports.

    La modernisation omniprésente pousse les artistes et créateurs à actualiser la culture pour qu’elle garde un sens pour le public, ils veulent un style pour l’époque.

    De plus, l’industrie a renforcé, si ce n’est engendré, la bourgeoisie libérale progressiste. Cette bourgeoisie, ouverte aux idées nouvelles et dont le pouvoir économique important découle directement des profits liés aux progrès de l’industrie, va donc créer une demande, en manifestant son intérêt pour l’Art nouveau par des commandes auprès des artistes de ce style. C’est le cas de l’architecte Victor Horta qui construit à Bruxelles, de 1893 à 1894, la première maison Art nouveau pour le riche industriel Emile Tassel. Elle a donc été le moteur de l’Art nouveau car cette demande fut à l’origine d’une expansion extraordinaire de ce style.

    L’industrie va également poser des questions fondamentales qui font parties de l’Art nouveau, tel que le débat sur le rapport entre art et industrie et art et artisan. En effet, certains artistes du mouvement Art nouveau seront séduits par la relation art/industrie et créeront donc des produits, destinés à être fabriqués industriellement. C’est le cas de Richard Riemerschmid qui présente, en 1906, à la troisième exposition d’art industriel allemand, du mobilier démontable fabriqué par des machines. Toutefois la relation artiste/artisan est toujours présente, les artistes étant confrontés aux problèmes que posent la production industrielle et les nouvelles techniques. En effet, si elle ne permet pas la production en série, cette manière de travailler a sans doute contribué à la splendeur de l’Art nouveau. L’artiste fait donc soit appel à un artisan extérieur, soit il constitue son propre atelier d’artisans ou bien il peut être l’artiste et l’artisan à la fois. Le vitrail « Le Printemps » est un bon exemple de cette collaboration artiste/artisan. En effet, il est conçu par l’artiste Eugène Grasset et réalisé par l’artisan verrier Félix Gaudin, en 1894.

Vitrail "Le Printemps"

    L’Art nouveau rompt donc avec l’époque précédente et ses styles artistiques (Eclectisme, Impressionnisme, Pointillisme sauf Symbolisme et Arts and Crafts), en conformant l’expression artistique et décorative à l’âge moderne et en se développant grâce aux opportunités offertes par l’industrie, en étant lancé par une bourgeoisie libérale progressiste ouverte aux idées nouvelles, et en établissant une relation art/industrie. Mais il est aussi une continuité avec l’époque et les styles précédents par le fait que ses artistes privilégièrent largement la relation artiste/artisan, synonyme d’excellence et en étant développé, comme l’Eclectisme, par des personnes aisées voire fortunées.

Nouveaux matériaux, nouvelles techniques et sérialisation

Les révolutions industrielles qui se sont succédées au XIXe siècle ont également donné naissance à la mise en place de techniques de production industrielles pour des produits à la réalisation jusque-là artisanale.

Cela permet donc la production massive de nombreux produits Art nouveau, tels que les céramiques, les objets en cuivre, les meubles, tous les objets de la vie quotidienne (bouilloire, téléphone, peignes, boîtes…etc.)…etc. On peut donner l’exemple de cette bouilloire électrique, produite massivement en 1906, qui comporte différentes caractéristiques de l’Art nouveau que sont l’utilisation du cuivre, de la technique du repoussage industriel, les arabesques et les lignes courbes très stylisées, aux formes souples.

Cette multiplication d’objets et leur diffusion permet à ce style de se développer notamment dans le domaine des arts décoratifs. Les prémisses d’une société de consommation se mettent alors en place.

On retrouve également dans cette sérialisation le rapport art/industrie avec certains artistes qui vont concevoir des produits destinés à être reproduits à moyenne ou grande échelle. C’est le cas du mobilier « Silex », produit à une certaine quantité de manière standardisée, créée par le décorateur Gustave Serrurier-Bovy en 1903, où l’on retrouve l’utilisation du fer, de fleurs, de lignes stylisées, de formes géométriques simples et de lignes organiques pour la lampe, caractéristiques de l’Art nouveau.

Toutefois, la collaboration directe avec des artistes de renom est rare. En effet, les artistes n’eurent ni les moyens ni même la volonté concrète d’engendrer une production courante d’objets Art nouveau. Ceux-ci restent avant tout des objets de prestige basés sur un principe de distinction esthétique et sociale, produits pour un ensemble particulier, qui s’oppose entièrement à ce concept de normalisation et de production en série. L’une des raisons qui peut expliquer cette absence de volonté est le fait que ce principe limite l’art car il ne comporte pas de réel processus créatif, est synonyme de simplification de l’objet et peut engendrer des défauts de production sur les produits.

Le développement de l’industrie permet aussi l’apport de nouveaux matériaux, comme le fer, la fonte et l’acier qu’on laisse apparaître, mais aussi de nouveaux procédés de colorisation (notamment le verre « Fravile » ou verre irisé de Tiffany, qui est un verre opalescent), qui seront beaucoup utilisés par les artistes et industriels de l’Art nouveau.

Toutefois, ces derniers continuent d’utiliser des matériaux traditionnels comme l’ivoire, le marbre, la pierre de taille, la meulière, le bois…etc. Le développement des transports permet d’ailleurs l’importation de bois exotiques des colonies.

    Parmi ces nouvelles techniques, on peut citer la lithographie en couleur, le travail du métal ou encore la verrerie. Un procédé a notamment été très utilisé par les artistes français : l’électro-plaquage des métaux.

Il s’agit d’une technique par laquelle on plonge un objet dans un bain contenant des sels qui par réaction chimique favorisent la formation d’une fine couche de métal ou de celle d’un alliage (l’argent, par exemple).

René Lalique, bague Libellule, v.1900

Le verre est un des matériau de prédilection des "artistes-artisans". Au bout d’une canne à souffler est fixé le verre très chaud (la paraison), qui vient de sortir du four à pot traditionnel. Ce verre est assez visqueux pour être modulable grâce à des outils fins. On le "souffle" pour y faire entrer de l’air et créer ainsi un espace creux, ce qui donne le vase.

Paraison au bout d’une canne à souffler

Emile Gallé, les frères Daum ou encore René Lalique n’ont cessé d’expérimenté et de faire progresser les techniques liées à la verrerie durant la courte période de l’Art nouveau en France. On voit à cette époque se développer des incrustations colorées ou technique du sablage.

Daum, lampe de de chevet
René Lalique, flacon, v.1900

La Révolution industrielle touche tout le Vieux continent, ainsi en France comme en Europe, les nouvelles techniques artistiques sont exploitées dans un seul but : élaborer de nouveaux objets quotidiens qui correspondent à la définition d’un nouveau monde de poésie où la sensibilité de chacun est mise à l’honneur.

Les frères Muller (Nancy), vase, 1906-07